Lorsque les ouragans menacent les Caraïbes, les frontières nationales ont peu de poids. Une même tempête peut traverser plusieurs îles en quelques heures, exposant de nombreuses communautés à des risques similaires. Cette réalité commune a fait émerger une idée ambitieuse : et si trois États insulaires des Caraïbes développaient ensemble leurs protocoles d’actions précoces (PAP) face aux ouragans ?
Ensemble, les Croix-Rouge d’Antigua-et-Barbuda, de la Dominique et de Saint-Kitts-et-Nevis ont développé 3 PAP nationaux, conçus et portés par chaque Société nationale, afin d’aider les communautés à se préparer aux ouragans avant qu’ils ne frappent.
En collaboration avec leurs services météorologiques respectifs, la PIRAC, le 510 – l’équipe data et numérique de la Croix-Rouge néerlandaise et la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), ces trois territoires se sont engagés dans une démarche sous-régionale visant à renforcer leurs capacités en matière d’action anticipée et à réduire l’impact des ouragans sur leurs territoires.
Cette démarche a été rendue possible grâce au financement du programme 3 Océans de l’Agence française de développement (AFD) et du projet PARATUS, financé par le programme Horizon Europe 2021 de l’Union européenne.
Un risque commun face aux ouragans, une approche commune
Antigua-et-Barbuda, la Dominique et Saint-Kitts-et-Nevis se trouvent toutes trois dans l’une des régions du monde les plus exposées aux ouragans. Lorsqu’une tempête approche, leurs Sociétés nationales doivent pouvoir agir rapidement, en s’appuyant sur leur ancrage local, malgré des capacités limitées. Une réalité fréquente dans les petits États insulaires, où une même personne peut souvent gérer plusieurs responsabilités en tant que volontaire, en parallèle de son activité professionnelle.
Dans le cadre de cette approche sous-régionale, les partenaires des trois pays ont élaboré un modèle reposant sur des déclencheurs et des méthodologies communs. Tout au long du processus, les Sociétés nationales, les partenaires techniques et les institutions régionales ont travaillé côte à côte, avec la volonté de partager leurs expériences et d’apprendre les uns des autres.
« Développer le PAP avec trois pays des Caraïbes permet de réduire la pression qui pèse sur une seule Société nationale, tout en bénéficiant du soutien d’autres Croix-Rouge qui comprennent vos capacités et les domaines dans lesquels vous pouvez avoir besoin d’un appui supplémentaire. ».” – Victoria Charlton, chargée des PAP à la Croix-Rouge d’Antigua-et-Barbuda
Un ouragan, trois réalités différentes
« Nous étions auparavant principalement tournés vers l’aide aux personnes vulnérables après une catastrophe. L’action anticipée permet désormais d’intervenir plus tôt, en donnant aux communautés les moyens de se préparer dans le respect de leur dignité. » – Brian Dyer, directeur de l’Agence de gestion des catastrophes de Nevis.
Lorsque les prévisions annoncent une menace, des décisions difficiles doivent être prises rapidement. Quelles actions sont réalisables dans le délai disponible ? Quels ménages doivent recevoir un soutien ? Quel financement est nécessaire ? Et quelles actions peuvent être standardisées entre les différents pays ?
Les trois Croix-Rouge ont identifié plusieurs actions communes, comme la distribution de kits d’hygiène, la préparation des abris ou le soutien aux ménages vulnérables. Mais chaque pays a également fait face à des besoins spécifiques. Dans certaines communautés, une attention particulière doit être accordée à l’accessibilité et au soutien aux personnes en situation de handicap. Dans d’autres, la protection des moyens de subsistance, notamment dans les secteurs de la pêche et de l’agriculture, constitue une priorité.
Le défi consistait donc à déterminer quelles parties du protocole pouvaient être communes et lesquelles devaient rester propres à chaque pays.
« Nous pouvons nous accorder sur certains éléments qui nous sont communs, mais cette démarche nous permet aussi de conserver la flexibilité nécessaire pour répondre aux besoins de notre population. » – Cheslin Maloney, chargé des PAP à la Croix-Rouge de Saint-Kitts-et-Nevis.
L’ambition initiale était de développer un PAP sous-régional unique couvrant les trois pays. Mais dans la pratique, que se passe-t-il lorsqu’un ouragan touche une île mais pas une autre ? Ou lorsque les trois pays ont besoin de niveaux de soutien différents au même moment ?
Face à ces défis, les partenaires ont finalement choisi de développer trois PAP nationaux simplifiés, tout en conservant le processus collaboratif et les éléments techniques communs.
« Le principal défi était de trouver un équilibre entre un processus commun et les réalités des trois Croix-Rouge, tout en coordonnant des acteurs aux rôles différents et en préservant leur autonomie. Comme il n’existait aucun modèle pour cette nouvelle approche sous-régionale, nous avons dû construire et adapter le processus ensemble, en apprenant au fur et à mesure. » – Jérémy Mouton, Coordinateur Adjoint Préparation et Réponse aux urgences à la PIRAC.
Cette expérience, ainsi que d’autres initiatives régionales similaires, alimente aujourd’hui une réflexion plus large sur les moyens de rendre les mécanismes d’action anticipée plus accessibles aux Sociétés nationales de plus petite taille.
Quand activer un EAP ?
Les trois pays s’appuient largement sur les informations de prévision du National Hurricane Center, complétées par les services météorologiques nationaux et régionaux.
Transformer les prévisions d’ouragan en actions précoces nécessitait de traduire des informations météorologiques complexes en un système capable d’éclairer rapidement des décisions concrètes sur le terrain.
« L’aspect communicationnel est essentiel. Nous traduisons les probabilités et d’autres éléments liés à la tempête en informations que les personnes peuvent utiliser pour agir. » – Dale Destin, directeur du Service météorologique d’Antigua-et-Barbuda
Mettre les plans à l’épreuve
Pendant plusieurs mois, les partenaires ont travaillé sur les déclencheurs, les budgets et la répartition des responsabilités. Une simulation a finalement permis de vérifier si ces plans pouvaient réellement fonctionner, en testant les processus décisionnels et opérationnels sous pression.
L’exercice a permis d’affiner les actions de préparation et de clarifier les besoins en matière de coordination avec les partenaires.
« La simulation a permis aux Sociétés nationales d’avoir une vision réaliste de leurs capacités. Plusieurs activités ont été révisées lorsque les équipes ont constaté qu’elles seraient difficiles à mettre en œuvre dans un délai d’anticipation limité. » – Aklilu Teklesadik, Aklilu Teklesadik, coordinateur du service Action anticipée au 510.
Pour de nombreux participants, l’atelier a également permis de rendre très concrètes les responsabilités associées à un PAP.
« Aujourd’hui, c’est devenu concret, parce que j’ai réalisé que je pourrais être responsable d’une partie de la coordination. La responsabilité est devenue plus réelle. » – Cheslin Maloney, chargé des PAP à la Croix-Rouge de Saint-Kitts-et-Nevis.
Construire une communauté autour de l’action anticipée dans les Caraïbes
Au fil du processus, les équipes ont commencé à réfléchir à la manière dont elles pourraient continuer à se soutenir mutuellement, bien au-delà de la finalisation des PAP.
« Nous sommes des îles différentes, mais nous avons beaucoup de choses en commun. Grâce aux nouveaux liens que nous avons créés, nous formons désormais des volontaires ensemble, notamment à la langue des signes, afin qu’ils soient mieux préparés à intervenir. » – chargée des PAP à la Croix-Rouge de la Dominique
Pour les organisations humanitaires caribéennes qui fonctionnent souvent avec des équipes réduites et des ressources limitées, ces liens pourraient être aussi précieux que les EAP eux-mêmes.
« Dans les Caraïbes, nous devons nous protéger les uns les autres. Une communauté autour de l’action anticipée peut nous aider à passer d’une réponse individuelle à une anticipation collective, en tirant parti du soutien entre pairs et des connaissances régionales pour agir plus tôt et plus efficacement. » – Shivanie Mahase, chargée de programme à la délégation de la FICR pour les Caraïbes néerlandophones et anglophones
Et maintenant ?
Les trois EAP arrivent désormais à leur terme. Une fois validés, ils fourniront aux Sociétés nationales des procédures préétablies ainsi qu’un accès à des financements permettant d’agir avant qu’un ouragan ne frappe, en créant des passerelles plus claires entre prévision et action.
« La réussite, c’est une coordination solide, un accès rapide aux financements et aux ressources, ainsi qu’un processus d’apprentissage documenté afin que d’autres régions puissent s’appuyer sur ces enseignements dans leurs propres contextes. » – Rebeca Munoz, responsable Action anticipée et Résilience des communautés, FICR Amériques.
En testant une approche sous-régionale et en documentant à la fois ses opportunités et ses limites, cette expérience permet de dégager des enseignements concrets pour d’autres petits États insulaires confrontés à des défis similaires.
Alors que les risques climatiques augmentent, ces enseignements pourraient contribuer à façonner une nouvelle génération d’actions humanitaires menées en coopération dans les Caraïbes et au-delà.
Vous voulez en savoir plus? :
Chargée des PAP, Croix-Rouge d’Antigua and Barbuda : Victoria Charlton abredcross@abrcs.org
Chargée des PAP, Croix-Rouge de Dominica Red : Jocelyn Pearl Robin eapofficer.dom@gmail.com
Chargé des PAP, Croix-Rouge Saint Kitts and Nevis : Cheslin Maloney cheslin.maloney@gmail.com
Coordinateur Adjoint Préparation & Réponse aux Urgences, PIRAC: Jérémy Mouton jeremy.mouton@croix-rouge.fr
Coordinateur du service des actions anticipées, 510: Aklilu Teklesadik ateklesadik@redcross.nl
